Produire, transformer, consommer congolais : l’Etat est-il prêt à jouer son rôle ?
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Depuis plusieurs années, le « Produire congolais » s'impose comme l'un des axes majeurs du discours économique en République démocratique du Congo. Cette ambition s'inscrit dans un contexte marqué par la volonté de diversifier une économie encore fortement dépendante des ressources extractives, de créer davantage d'emplois, de réduire les importations, de renforcer le tissu des petites et moyennes entreprises et de mieux tirer parti des opportunités offertes par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Les réformes récentes en faveur des PME, des startups, de la simplification administrative et de l'amélioration du climat des affaires témoignent de cette volonté politique de placer le secteur privé au cœur de la transformation économique.
Mais une ambition politique, aussi légitime soit-elle, ne devient une politique publique efficace que lorsqu'elle produit des résultats mesurables. Le véritable enjeu n'est donc plus de savoir si la RDC souhaite produire davantage localement, mais si elle crée effectivement les conditions permettant aux entreprises de produire de manière compétitive, d'investir durablement, d'innover, de créer des emplois et de conquérir les marchés nationaux, régionaux et internationaux.
Produire localement ne se résume donc pas à encourager les consommateurs à acheter des produits nationaux. Cela suppose un environnement économique cohérent : une fiscalité simple et prévisible, une administration efficace, des infrastructures énergétiques et logistiques performantes, un accès au financement, une main-d'œuvre qualifiée, des PME professionnalisées, des produits conformes aux normes de qualité, des circuits de distribution modernes et une commande publique capable de stimuler la création de valeur nationale. En d'autres termes, le « Produire congolais » est avant tout une politique de compétitivité.
Dans cet entretien, Michel-Ange Lokota Ilondo, Directeur général de Congo Challenge, livre une analyse de terrain des principaux défis qui freinent encore la transformation productive en République démocratique du Congo. Au-delà du constat, il propose une vision fondée sur la compétitivité, la professionnalisation des entreprises, la simplification des procédures administratives, la réforme de la fiscalité, le développement des chaînes de valeur locales et la culture de l'exécution des politiques publiques. À travers les réponses qui suivent, il apparaît que le véritable défi de la RDC n'est pas tant de convaincre les Congolais de consommer local que de faire en sorte que les entreprises congolaises puissent produire davantage, produire mieux, produire à moindre coût et répondre durablement aux exigences des marchés.

L’Entrevue « Produire congolais » est une ambition répétée dans tous les discours officiels. Selon les analyses de Congo Challenge, quels sont les indicateurs macroéconomiques qui prouvent que nous passons (ou non) du slogan à une véritable politique publique cohérente ?
Michel-Ange Lokota Je pense qu'il faut être à la fois ambitieux et lucide. Le « Produire congolais » est une orientation stratégique pertinente. Aucun pays ne peut bâtir une croissance durable s'il demeure essentiellement un marché de consommation pour les produits fabriqués ailleurs. La RDC dispose d'atouts considérables : un vaste marché intérieur de plus de cent millions d'habitants, d'importantes ressources naturelles, un potentiel agricole exceptionnel et une population jeune capable de soutenir une véritable industrialisation. Mais ces avantages ne produisent pas automatiquement de la richesse. Ils doivent être transformés en capacités productives, en investissements, en emplois et en entreprises compétitives. Les institutions internationales soulignent d'ailleurs que la diversification de l'économie constitue aujourd'hui l'un des principaux défis du développement de la RDC.
Pour savoir si nous sommes réellement passés du slogan à une politique publique cohérente, il ne faut pas d'abord regarder le nombre de discours ou de réformes annoncées. Il faut observer les résultats à travers des indicateurs économiques mesurables. Je citerais notamment la contribution de l'industrie manufacturière au PIB, la part des produits transformés localement dans la consommation nationale, l'évolution des importations de biens de consommation qui pourraient être fabriqués localement, les exportations de produits transformés, le taux de création et de survie des PME, les investissements privés dans les secteurs productifs, la productivité des entreprises, la création d'emplois formels, ainsi que la part des entreprises nationales dans la commande publique. Lorsque ces indicateurs progressent durablement, on peut affirmer qu'une politique industrielle commence réellement à produire ses effets.
Aujourd'hui, des avancées institutionnelles existent. Le gouvernement a progressivement mis en place un écosystème d'appui aux PME et à l'entrepreneuriat. L'ANADEC intervient dans la formation, l'accompagnement et le développement des capacités entrepreneuriales ; le FOGEC facilite l'accès au financement grâce à des mécanismes de garantie ; le FPI soutient le financement de projets productifs ; l'ARSP favorise l'accès des entreprises congolaises aux opportunités de sous-traitance ; tandis que d'autres réformes, notamment en faveur des startups et de l'amélioration du climat des affaires, cherchent à renforcer le secteur privé. Ces initiatives traduisent une volonté publique de construire progressivement un environnement plus favorable à l'entrepreneuriat.
Cependant, il faut reconnaître que ces dispositifs ne produisent pas encore pleinement les effets attendus sur le terrain. La majorité des PME congolaises continuent de faire face à des contraintes structurelles importantes : un accès limité au financement, un coût élevé du crédit, des infrastructures énergétiques insuffisantes, des difficultés logistiques, une faible maîtrise des normes de qualité, des coûts de certification parfois prohibitifs, un accès encore limité aux marchés publics et privés, ainsi qu'une pression administrative et fiscale qui réduit leur compétitivité. Tant que ces obstacles persisteront, les entreprises auront du mal à produire en quantité suffisante, à coûts compétitifs et avec la régularité exigée par les marchés.
Le véritable défi consiste donc à passer d'une logique de soutien institutionnel à une logique de performance économique. Les différentes structures publiques ne doivent pas seulement exister ; elles doivent fonctionner de manière coordonnée, avec des objectifs communs et des résultats mesurables. Une PME qui entre dans cet écosystème devrait pouvoir être accompagnée depuis la création de son entreprise jusqu'à son accès au financement, à la formation, à la certification, aux marchés publics et, à terme, aux marchés régionaux ouverts par la ZLECAf.
L’Entrevue Malgré le potentiel des filières comme le manioc ou le maïs, la transformation locale reste embryonnaire. Au-delà du manque d'infrastructures, Congo Challenge identifie-t-il des barrières structurelles ou des incohérences fiscales qui découragent spécifiquement les investisseurs industriels en RDC ?
Michel-Ange Lokota Les infrastructures constituent un défi important, mais elles ne sont pas le principal facteur explicatif. Les freins les plus déterminants relèvent du cadre institutionnel, fiscal et réglementaire. L'un des principaux défis auxquels sont confrontées les entreprises congolaises est la fiscalité, mais pas uniquement au sens des impôts classiques. Il faut considérer l'ensemble des prélèvements qui pèsent sur l'activité économique : taxes, redevances, droits administratifs, coûts de conformité, frais informels, contrôles successifs et interventions de plusieurs administrations. Pris individuellement, chacun de ces prélèvements peut paraître limité ; mais leur accumulation augmente fortement le coût de produire et d'investir en République démocratique du Congo.
Nous avions déjà eu, il y a quelques années, des échanges très intéressants sur la compétitivité du système fiscal congolais. Les analyses montraient que, dans certaines filières comme le café ou le transport fluvial, l’entreprise supporte des coûts à presque toutes les étapes. Pour le café, par exemple, on retrouve des coûts au niveau des matières premières, du transport, de l’usinage, de l’administration, de l’exportation, du transport vers le port, des frais généraux. Et à cela s’ajoutent les taxes, droits, redevances et frais divers.
Dans plusieurs secteurs, notamment l'agriculture, l'agro-industrie, le transport ou encore les petites industries de transformation, les entreprises supportent des coûts à toutes les étapes de la chaîne de valeur : production, transport, stockage, transformation, certification, contrôle de qualité, distribution et parfois exportation. Le problème n'est pas uniquement le niveau de ces prélèvements, mais également leur multiplication, leur complexité et le fait qu'ils ne correspondent pas toujours à une amélioration visible des services publics. Les entreprises continuent de supporter des coûts élevés malgré les difficultés d'accès à une énergie fiable, à des infrastructures de transport performantes, à des services administratifs efficaces ou à des procédures simplifiées. Les évaluations récentes du climat des affaires montrent d'ailleurs que les principaux obstacles rencontrés par les entreprises concernent encore l'efficacité opérationnelle des administrations, la qualité des services publics et les lourdeurs administratives.
Cette situation crée un effet pervers. Plus une entreprise se développe, plus elle devient visible et plus elle est exposée aux contrôles, aux formalités administratives et aux différentes sollicitations. Certains entrepreneurs préfèrent ainsi limiter volontairement la taille de leurs activités ou rester dans l'informel afin d'éviter des coûts supplémentaires. D'autres renoncent à investir dans la transformation industrielle parce que le coût de production local devient insuffisamment compétitif face aux produits importés.
Au-delà de son impact sur chaque entreprise, cette situation réduit la compétitivité de l'économie nationale. Le coût élevé des échanges, les contraintes logistiques et les obstacles administratifs continuent d'être identifiés parmi les principaux freins à la diversification économique de la RDC et au développement des exportations hors secteur minier.
Une fiscalité efficace ne consiste donc pas uniquement à augmenter les recettes publiques. Elle doit également préserver la capacité des entreprises à investir, à créer des emplois et à rester compétitives. À long terme, une fiscalité simple, transparente et prévisible permet d'élargir naturellement l'assiette fiscale, alors qu'une accumulation de prélèvements complexes risque d'encourager l'informalité, de décourager l'investissement privé et d'affaiblir durablement la base productive.
L’Entrevue L’État est le premier agent économique du pays. Est-il réaliste d’impulser une « consommation patriotique » tant que les procédures de passation de marchés publics ne favorisent pas systématiquement l’expertise et les produits locaux ? Comment l'État peut-il assainir ses pratiques d'achat pour devenir le premier moteur de cette souveraineté ?
"Beaucoup de PME congolaises possèdent un excellent savoir-faire technique, mais elles ne maîtrisent pas toujours les exigences de la gestion moderne."
Michel-Ange Lokota Nous venons justement de parler des difficultés auxquelles les entreprises font face : la fiscalité, les tracasseries administratives, le coût du transport, l’énergie, les infrastructures, les difficultés de financement. Tant que ces contraintes ne sont pas progressivement levées, il sera difficile pour beaucoup de PME de produire en quantité suffisante et à un coût compétitif.
Mais imaginons que ces réformes avancent. À ce moment-là, une autre étape devient essentielle : préparer les entreprises à accéder à la commande publique. On oublie souvent qu’un marché public répond à des règles précises. Il ne suffit pas d’avoir un bon produit. Il faut être capable de constituer un dossier conforme, disposer d’une attestation fiscale valide, d’une attestation de la CNSS, d’états financiers, de références techniques, de respecter les délais, les spécifications techniques et toutes les exigences prévues dans le dossier d’appel d’offres.
Il est vrai que l'État est le premier agent économique du pays. À travers ses marchés publics, ses investissements, ses entreprises publiques et ses dépenses de fonctionnement, il influence une part importante de la demande nationale. À ce titre, il peut devenir le principal moteur du « Produire congolais » et de la souveraineté économique. Mais pour que cette ambition devienne une réalité, il ne suffit pas d'appeler les citoyens à consommer local ; il faut que l'État montre lui-même l'exemple en faisant de la commande publique un véritable outil de développement économique.
La première condition est de faire des marchés publics un levier de développement des entreprises nationales. Lorsqu'un produit ou un service répond aux exigences de qualité, de prix et de disponibilité, les administrations publiques devraient privilégier les entreprises congolaises. Cette préférence ne doit pas être fondée sur le favoritisme, mais sur des règles claires, transparentes et concurrentielles. De nombreux pays utilisent déjà la commande publique comme un instrument de politique industrielle afin de soutenir leurs entreprises, développer leur tissu productif et créer des emplois.
Cependant, favoriser les entreprises locales suppose qu'elles soient capables de répondre aux exigences des appels d'offres. C'est ici que se situe l'un des principaux défis. Beaucoup de PME congolaises possèdent un excellent savoir-faire technique, mais elles ne maîtrisent pas toujours les exigences de la gestion moderne. Un agriculteur peut produire un excellent café, un éleveur un excellent poulet ou un couturier des vêtements de qualité, sans pour autant disposer d'une comptabilité conforme, d'états financiers fiables, d'une bonne gouvernance ou de la capacité à constituer un dossier administratif répondant aux critères des marchés publics.
C'est pourquoi l'État doit investir davantage dans la professionnalisation des entreprises. L'objectif ne doit pas être seulement de créer de nouvelles entreprises, mais de construire des entreprises solides, compétitives et bien organisées. Cela passe par des programmes de formation en gestion, comptabilité, fiscalité, gouvernance, qualité, transformation numérique et préparation aux appels d'offres. Il faut également développer des dispositifs de mentorat, des centres d'accompagnement des PME, des incubateurs, ainsi qu'une assistance technique permettant aux entrepreneurs de se formaliser, d'améliorer leur organisation et d'accéder plus facilement aux marchés publics et au financement.
L'État doit également améliorer ses propres pratiques d'achat. Les procédures de passation des marchés doivent être simplifiées, transparentes et accessibles aux PME. Les critères de sélection doivent valoriser la qualité, la capacité de production et la création de valeur ajoutée locale, tout en garantissant la concurrence loyale. L'objectif n'est pas d'exclure les entreprises étrangères, mais de permettre aux entreprises congolaises compétitives de participer à armes égales à la commande publique.
Prenons un exemple concret. Lorsque l'État achète des denrées alimentaires pour les écoles, les hôpitaux, les universités, les forces de défense ou les administrations, il peut orienter cette demande vers les producteurs nationaux. Si les volumes disponibles sont insuffisants, la solution ne consiste pas uniquement à importer. Il faut accompagner les producteurs afin qu'ils augmentent progressivement leur capacité de production, améliorent la qualité de leurs produits, respectent les normes sanitaires et puissent répondre aux besoins de l'État de manière régulière.
La consommation patriotique ne peut donc pas reposer uniquement sur le patriotisme des consommateurs. Elle doit s'appuyer sur une stratégie économique cohérente associant une commande publique orientée vers les entreprises locales, un environnement des affaires plus favorable, un accès facilité au financement, des infrastructures performantes et, surtout, une politique ambitieuse de professionnalisation des PME.
L’Entrevue La RDC est caractérisée par une économie largement informelle. Plutôt que de chercher à formaliser « à tout prix » selon des modèles standards, Congo Challenge préconise-t-il une adaptation de nos instruments financiers et juridiques à cette réalité ? Quelles pistes concrètes pour intégrer ce tissu entrepreneurial dans la chaîne de valeur nationale ?
"Beaucoup d'entrepreneurs restent dans l'informel non pas parce qu'ils refusent de respecter la loi, mais parce qu'ils ne perçoivent pas les avantages de la formalisation."
Michel-Ange Lokota Je commencerai par dire une chose qui peut paraître surprenante : je ne pense pas que la RDC ait besoin d’inventer un modèle économique ou juridique spécifique pour formaliser son économie. Les modèles existent déjà dans plusieurs pays et ils fonctionnent. Le véritable problème chez nous n’est pas le modèle.
Les principaux instruments existent déjà : le registre de commerce, les guichets uniques, la fiscalité simplifiée, la microfinance, les services d'accompagnement des PME, la digitalisation des procédures et la formalisation progressive. Le véritable défi réside dans leur mise en œuvre. Pendant longtemps, créer une entreprise impliquait de nombreuses démarches administratives, des déplacements coûteux, des délais importants et parfois des frais informels. Les réformes actuellement engagées montrent toutefois qu'en rapprochant les services administratifs des entrepreneurs, en simplifiant les procédures et en réduisant les délais, il devient possible d'encourager davantage d'entreprises à rejoindre l'économie formelle. Qu’à cela ne tienne, Aujourd’hui, beaucoup d’entrepreneurs associent malheureusement l’administration publique à la lenteur et à la tracasserie.
La première réforme consiste donc à transformer la formalisation en une opportunité plutôt qu'en une contrainte. Beaucoup d'entrepreneurs restent dans l'informel non pas parce qu'ils refusent de respecter la loi, mais parce qu'ils ne perçoivent pas les avantages de la formalisation. Lorsqu'une entreprise devient formelle, elle doit immédiatement bénéficier d'avantages concrets : un meilleur accès au financement bancaire, aux marchés publics, aux programmes de formation, à la protection juridique, aux assurances, aux plateformes numériques de paiement et à de nouveaux marchés. Si ces avantages sont visibles, la formalisation devient une décision économique rationnelle plutôt qu'une obligation administrative.
La deuxième priorité est la simplification des procédures administratives. Les entrepreneurs ne devraient pas être contraints de parcourir plusieurs administrations pour accomplir une même démarche. Les guichets uniques doivent être renforcés, les procédures entièrement digitalisées lorsque cela est possible, les délais raccourcis et les services davantage décentralisés. Les expériences récentes de déploiement de guichets mobiles montrent qu'il est possible de réduire les démarches qui prenaient plusieurs mois à seulement quelques heures, tout en rapprochant l'administration des entrepreneurs installés dans les provinces.
Il est également nécessaire d'adapter les instruments financiers à la réalité des très petites entreprises. Beaucoup d'entrepreneurs ne disposent ni de garanties bancaires, ni d'états financiers certifiés, alors même que leurs activités sont économiquement viables. Les institutions financières doivent donc développer des produits adaptés : microcrédit, crédit fondé sur les flux de trésorerie, mécanismes de garantie, financement digital, crédit fournisseur et solutions de paiement électronique. L'objectif est de financer le potentiel économique des entreprises plutôt que d'exiger des garanties qu'elles ne peuvent pas encore fournir.
L'intégration des entreprises informelles dans les chaînes de valeur constitue un levier essentiel de transformation. Une petite entreprise n'a pas besoin de tout produire elle-même. Elle peut devenir fournisseur d'une grande entreprise, sous-traitant d'une industrie, prestataire logistique, transformateur agricole ou distributeur agréé. Pour y parvenir, il faut organiser les filières, développer les coopératives, renforcer les organisations professionnelles et favoriser les partenariats entre grandes entreprises et PME locales. Les politiques de développement des PME en RDC mettent aujourd'hui l'accent sur cette intégration progressive dans les chaînes de valeur agricoles, agroalimentaires, industrielles et de services, afin d'accroître la valeur ajoutée produite localement.
Dans cet optique, la formalisation ne doit pas être conçue comme une fin en soi, mais comme la conséquence naturelle d'un environnement économique plus favorable. Lorsque l'administration devient simple, rapide et transparente, que les entreprises sont accompagnées dans leur professionnalisation, que les instruments financiers répondent réellement à leurs besoins et que l'accès aux marchés devient plus facile, les entrepreneurs choisissent naturellement de rejoindre l'économie formelle. C'est cette approche progressive, fondée sur les incitations plutôt que sur la contrainte, qui permettra d'intégrer durablement le tissu entrepreneurial congolais dans la chaîne de valeur nationale et de renforcer la compétitivité de l'économie.
L’Entrevue De nombreuses ordonnances-lois ont été prises depuis 2022 pour promouvoir les startups et les PME, renforcées par les décrets d’application de mai 2025. Pourquoi, selon votre lecture du terrain, ces textes peinent-ils encore à produire des effets tangibles sur le panier de la ménagère et sur la croissance des entreprises locales ?
"Nous produisons souvent de bonnes stratégies et de bons textes, mais nous accordons moins d'attention aux questions essentielles..."
Michel-Ange Lokota Les réformes engagées depuis 2022 constituent une avancée importante pour l'entrepreneuriat en République démocratique du Congo. L'Ordonnance-loi sur la promotion de l'entrepreneuriat et des startups, complétée par les décrets d'application adoptés en mai 2025, a instauré un cadre juridique moderne prévoyant notamment des avantages pour les startups labellisées, un accompagnement des incubateurs, des mesures d'incitation et un environnement plus favorable à l'innovation. Le défi aujourd'hui n'est donc plus uniquement d'adopter des textes, mais de les transformer en résultats concrets pour les entrepreneurs et les ménages.
Une loi, une ordonnance ou un décret ne crée pas automatiquement des emplois, n'augmente pas les revenus des ménages et ne fait pas grandir une entreprise. Entre le texte juridique et ses effets économiques, il existe une chaîne de mise en œuvre qui comprend les financements, les institutions, les administrations, les infrastructures, les compétences humaines, les mécanismes de suivi et, surtout, la volonté d'exécution. Si l'un de ces maillons est défaillant, la réforme reste largement théorique.
À Congo Challenge, nous travaillons régulièrement avec des entreprises, des administrations publiques, des projets de développement et des partenaires techniques. Ce que nous observons très souvent, c’est que beaucoup de bonnes initiatives produisent moins de résultats qu’elles ne le devraient parce que l’exécution n’est pas suffisamment suivie.
À mon avis, le véritable défi de la RDC est celui de l'exécution des politiques publiques. Nous produisons souvent de bonnes stratégies et de bons textes, mais nous accordons moins d'attention aux questions essentielles : qui est responsable de l'exécution ? Quels sont les moyens financiers disponibles ? Quel est le calendrier de mise en œuvre ? Quels indicateurs permettront de mesurer les résultats ? Qui évaluera les progrès ? Et quelles corrections seront apportées si les objectifs ne sont pas atteints ? Une réforme n'a de valeur que lorsqu'elle produit des changements mesurables sur le terrain.
Il est également indispensable que les administrations chargées d'appliquer ces réformes adhèrent pleinement à leur esprit. Si les entrepreneurs continuent de faire face aux mêmes lenteurs administratives, aux mêmes coûts informels, aux mêmes difficultés d'accès aux services publics et aux mêmes incertitudes réglementaires, les nouvelles dispositions légales auront un impact limité. Les acteurs économiques jugent une réforme non pas à son contenu juridique, mais à l'amélioration concrète de leur environnement d'affaires.
Par ailleurs, la politique de soutien aux PME ne peut réussir si elle se limite au cadre juridique. Les entreprises ont besoin d'un accompagnement permanent. Elles doivent pouvoir accéder à des formations en gestion, comptabilité, fiscalité, gouvernance, transformation numérique, normalisation et préparation aux marchés publics. Beaucoup de petites entreprises disposent d'un savoir-faire technique remarquable comme nous l’avons mentionné à la question n°2, mais elles rencontrent encore des difficultés pour structurer leur organisation, satisfaire aux exigences des banques ou répondre aux appels d'offres. La professionnalisation des entrepreneurs est donc un complément indispensable aux réformes juridiques.
Les réformes doivent également être accompagnées d'investissements dans les infrastructures économiques. Une startup ou une PME ne peut pas devenir compétitive si elle continue de subir des coupures d'électricité, des coûts logistiques élevés, un accès limité au financement ou une faible connectivité numérique. L'amélioration du climat des affaires ne dépend donc pas uniquement des lois ; elle repose également sur la qualité des infrastructures et des services publics qui soutiennent l'activité économique.
Je pense donc que la RDC gagnerait à développer une véritable culture de l'exécution et du suivi-évaluation. Cette culture devrait commencer dès la formation des jeunes. Au-delà des disciplines classiques, les universités et les instituts supérieurs devraient davantage enseigner la gestion de projet, le suivi-évaluation, l'analyse des politiques publiques, l'entrepreneuriat, les marchés publics, la réponse aux appels d'offres, la normalisation, la gestion de la qualité et le management des entreprises. Former des entrepreneurs et des gestionnaires capables de transformer une idée en projet viable est tout aussi important que d'adopter de nouvelles lois.
Les textes adoptés depuis 2022 constituent un socle indispensable, mais ils ne représentent que le point de départ. Leur succès dépendra de la qualité de leur mise en œuvre, de la capacité des administrations à les appliquer efficacement, de la professionnalisation des entreprises, de l'amélioration du climat des affaires et de l'instauration d'une véritable culture de l'exécution. C'est à cette condition que les réformes se traduiront par davantage d'investissements, une croissance plus forte des PME, la création d'emplois durables et, à terme, une amélioration perceptible du pouvoir d'achat des ménages congolais.
L’Entrevue Comment la RDC peut-elle encourager la consommation locale et protéger ses industries naissantes sans tomber dans un protectionnisme qui isolerait le pays ou nuirait à sa compétitivité régionale ; notamment dans le cadre de la ZLECAf ?
"La ZLECAf ne demande pas à la RDC de choisir entre l'ouverture et la protection. Elle invite plutôt le pays à construire une économie suffisamment compétitive pour tirer pleinement parti du marché africain."
Michel-Ange Lokota La République démocratique du Congo doit éviter deux extrêmes. Le premier serait d'ouvrir totalement son marché alors que ses entreprises ne disposent pas encore des capacités suffisantes pour affronter une concurrence régionale très structurée. Le second serait de fermer son économie au nom du patriotisme économique, au risque de protéger durablement des entreprises peu productives, de renchérir les prix pour les consommateurs et de réduire les incitations à innover. La bonne stratégie consiste à mettre en place une protection intelligente, temporaire et ciblée, dont l'objectif est de préparer les entreprises à devenir compétitives, et non de les soustraire indéfiniment à la concurrence.
La consommation locale ne se décrète pas. Les consommateurs achètent d'abord des produits qui offrent un bon rapport qualité-prix, qui sont disponibles, réguliers et inspirent confiance. Encourager le « Produire congolais » suppose donc d'abord d'améliorer l'offre nationale. Les entreprises doivent être capables de produire en quantité suffisante, avec une qualité constante, des prix compétitifs et des délais de livraison fiables. Le patriotisme économique ne peut durablement remplacer la compétitivité.
C'est pourquoi la normalisation constitue un enjeu stratégique. Produire ne suffit plus ; il faut également respecter les exigences des marchés modernes en matière d'emballage, d'hygiène, de conservation, de traçabilité, de certification, d'étiquetage et de contrôle de qualité. Ces normes ne sont pas uniquement des contraintes techniques ; elles sont devenues le véritable passeport commercial. Une entreprise qui respecte les standards nationaux et internationaux accède plus facilement aux supermarchés, aux marchés publics et aux marchés régionaux.
La RDC dispose pourtant d'un potentiel considérable. Des produits comme la chikwangue, le piment, le café, le cacao, le miel, les épices, les fruits transformés, les vêtements confectionnés localement ou encore certaines boissons traditionnelles pourraient conquérir des marchés bien au-delà de nos frontières. Mais leur faible standardisation, l'insuffisance des infrastructures de transformation, le conditionnement parfois inadéquat et l'absence de certifications limitent encore leur compétitivité. À l'inverse, de nombreux produits importés arrivent déjà avec un emballage attractif, une qualité homogène, une logistique performante et une stratégie commerciale bien organisée.
Dans cette perspective, la ZLECAf ne doit pas être perçue comme une menace, mais comme un test de compétitivité. Elle ouvre aux entreprises congolaises l'accès à un vaste marché continental, mais elle expose également le marché national à une concurrence plus intense. Si la RDC n'améliore pas rapidement la productivité de ses entreprises, les producteurs des autres pays africains seront mieux positionnés pour conquérir le marché congolais que les entreprises congolaises ne le seront pour exporter vers leurs voisins. À l'inverse, une mise en œuvre réussie de la ZLECAf favoriserait le développement des chaînes de valeur régionales, stimuler la transformation industrielle et accroître les échanges intra-africains.
La ZLECAf ne demande pas à la RDC de choisir entre l'ouverture et la protection. Elle invite plutôt le pays à construire une économie suffisamment compétitive pour tirer pleinement parti du marché africain. La meilleure protection des industries naissantes n'est pas de les isoler de la concurrence, mais de leur donner le temps, les compétences, les infrastructures et les moyens nécessaires pour devenir capables de rivaliser durablement sur les marchés nationaux, régionaux et internationaux. C'est ainsi que la RDC transformera la consommation locale en un véritable moteur d'industrialisation, de création d'emplois et de souveraineté économique.
L’Entrevue Votre mot de la fin.
Michel-Ange Lokota Le débat sur le « Produire congolais » ne doit pas être réduit à un choix entre patriotisme économique et ouverture des marchés. La véritable question est de savoir comment créer un environnement où produire en République démocratique du Congo devient naturellement plus rentable, plus compétitif et plus attractif pour les investisseurs comme pour les consommateurs. Le patriotisme économique peut susciter une prise de conscience, mais seule la compétitivité permet de construire une croissance durable.
La RDC possède des atouts exceptionnels : un vaste marché intérieur, une population jeune, d'immenses ressources naturelles, un potentiel agricole considérable et une position géographique qui en fait un carrefour de l'Afrique centrale. Avec la ZLECAf, ces atouts peuvent devenir un puissant levier de développement industriel et d'intégration régionale. Mais cette opportunité ne produira ses effets que si les entreprises congolaises sont capables de répondre aux exigences de qualité, de coût, de productivité et de régularité qu'impose désormais la concurrence continentale. Les analyses récentes montrent d'ailleurs que la diversification économique, l'amélioration du climat des affaires et l'intégration régionale constituent les principaux leviers de création d'emplois et de réduction de la pauvreté.
Les défis sont désormais bien identifiés : une pression fiscale et parafiscale encore complexe, des procédures administratives parfois lourdes, une économie largement informelle, des infrastructures insuffisantes, un accès limité au financement, une faible normalisation des produits, des difficultés d'accès aux marchés publics et un déficit de compétences entrepreneuriales. Ces contraintes augmentent le coût de production et réduisent la compétitivité des entreprises locales. Toutefois, elles ne constituent pas une fatalité. Les réformes engagées ces dernières années offrent une base solide ; leur véritable réussite dépendra désormais de leur mise en œuvre effective. Les nouveaux référentiels internationaux d'évaluation du climat des affaires accordent d'ailleurs une place centrale non seulement à la qualité des lois, mais aussi à la qualité des services publics et à l'efficacité opérationnelle des administrations.
La priorité des prochaines années doit donc être de bâtir une véritable culture de l'exécution. Il ne suffit plus d'adopter des lois, des stratégies ou des plans d'action ; il faut définir des responsabilités claires, mobiliser les ressources nécessaires, fixer des objectifs mesurables, suivre les résultats et corriger rapidement les insuffisances. La performance des politiques publiques doit être évaluée à l'aune de leurs effets sur les entreprises, l'emploi, l'investissement et le pouvoir d'achat des ménages.
Dans cette perspective, plusieurs priorités apparaissent essentielles : simplifier la fiscalité et les procédures administratives, renforcer la sécurité juridique des investisseurs, professionnaliser les PME, faciliter leur accès au financement, développer les infrastructures économiques, améliorer la qualité des produits grâce à la normalisation et à la certification, utiliser la commande publique comme levier de développement des entreprises locales et investir davantage dans la formation des entrepreneurs, des gestionnaires et des jeunes. L'enjeu n'est pas seulement de créer davantage d'entreprises, mais de construire des entreprises capables d'innover, de transformer localement les matières premières, d'intégrer les chaînes de valeur régionales et de conquérir les marchés africains.
