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Industrialisation des saveurs locales : Un levier stratégique pour la souveraineté alimentaire en RDC

  • 5 juin
  • 8 min de lecture

La dépendance de la République Démocratique du Congo aux aides culinaires de synthèse importées ne relève pas seulement d’un enjeu de santé publique, mais d’une faille structurelle de la gouvernance économique. Alors que le pays dépense des milliards en importations alimentaires malgré une biodiversité exceptionnelle, le Professeur Michel Bisa Kibul - Secrétaire scientifique de l’Observatoire de la Gouvernance (OG) et Directeur à l’Incubateur du Génie Scientifique Congolais (IGSC) - plaide pour une rupture paradigmatique.


Dans cet entretien, le géopolitologue décrypte les entraves territoriales qui isolent nos zones de production, analyse les défis de la normalisation industrielle et appelle à l’émergence d’une nouvelle classe de « bâtisseurs » patriotes. Pour ce chercheur, la valorisation de nos épices locales est le point de départ d’une véritable guerre économique pour la dignité et l’indépendance nationale : car le développement commence le jour où un peuple consomme ce qu’il produit.


Prof. Michel Bisa, Professeur à l’UNIKIN, Secrétaire scientifique de l’OG et Directeur à l’IGSC
Prof. Michel Bisa, Professeur à l’UNIKIN, Secrétaire scientifique de l’OG et Directeur à l’IGSC

La Rédaction Le marché des aides culinaires en RDC est dominé par des produits de synthèse importés. Au-delà de l'aspect sanitaire, en quoi cette dépendance aux bouillons étrangers reflète-t-elle une faille de notre gouvernance économique, et pourquoi la valorisation des épices locales est-elle un levier de souveraineté nationale ?


Prof. Michel Bisa La domination du marché congolais des aides culinaires par des produits de synthèse importés révèle une faiblesse structurelle et comportementale de notre gouvernance économique. Nous sommes un pays qui continuons d’importer ce que nous pouvons aisément produire, conserver et transformer localement. La RDC dispose, comme vous le savez, d’une biodiversité exceptionnelle en climats, ressources en eau et terres riches en nutriments ainsi que d’un riche patrimoine d’épices naturelles allant de gingembre, piment, ail, curcuma, poivres locaux, etc. Tout ceci est encore insuffisamment valorisés, pire, les jeunes générations développent une sorte de « complexe d’infériorité » qui les conduits à la sous-valorisation de nos mets traditionnels, notamment dans les villes. Cette dépendance traduit non seulement une perte économique, mais aussi une forme de vulnérabilité stratégique face aux marchés extérieurs ainsi que la perte des valeurs et symboles de chez nous, issus de nos ancêtres, donc, faisant partie de notre ADN.


"Près de 95% des entreprises évoluent encore hors du secteur formel et plus de 80% de la population active dépend de l’économie informelle."

Valoriser les épices locales, c’est donc bien plus qu’un enjeu alimentaire ou sanitaire : c’est un levier de souveraineté nationale et un gage de longévité parce qu’il est prouvé scientifiquement que tout changement brusque de régime alimentaire est nuisible à la santé. Il est mieux de continuer à consommer ce que sa mère mangeait durant la grossesse.


"L’État peut jouer un rôle déterminant [...] en réservant par exemple une part des achats institutionnels, écoles, hôpitaux, armée, administrations, aux produits locaux transformés."

La Rédaction Vous connaissez bien les réalités de nos provinces. Quelles sont les entraves structurelles (foncières, administratives ou infrastructurelles) qui empêchent aujourd'hui de connecter efficacement les zones de production d'épices fraîches aux centres de transformation urbains ?


Prof. Michel Bisa Oui, je suis géo politologue, spécialisé aux questions foncières, des ressources naturelles et des territorialités ; j’ai donc quelques connaissances sur les réalités du Congo profond. L’un des principaux défis en RDC reste la faible connexion entre les zones de production rurales et les centres de transformation urbains. Cette situation est liée à plusieurs entraves naturelles et culturelles dont, notamment, l’insuffisance des infrastructures routières et logistiques de desserte agricole, qui complique l’acheminement rapide des produits frais ; les difficultés d’accès sécurisé aux innovations, inventions et résultats des recherches pour les producteurs et investisseurs ruraux, l’absence de l’énergie électrique qui vulnérabilise les possibilité de conservation moderne ainsi que des lourdeurs administratives jointes aux multitudes des taxes et autres tracasseries fiscales qui ralentissent les initiatives entrepreneuriales et industrielles.


À cela s’ajoute une faible intégration des chaînes de valeur agricoles. Nos producteurs sont souvent isolés, restés archaïques, peu organisés et insuffisamment connectés aux marchés et aux unités de transformation…Tout cela fait que les jeunes désertent les milieux de production rurale pour s’amasser inutilement en villes et centres urbains. Le défi aujourd’hui est donc de construire de véritables écosystèmes territoriaux de valorisation des produits locaux, où production, transformation, innovation et commercialisation fonctionnent ensemble. C’est à cette condition que nos provinces pourront devenir de véritables pôles de croissance agro-industrielle et non de simples zones d’extraction de matières premières… A ce jour, l’Incubateur du Génie Scientifique Congolais évolue vers cette voie avec la formation des structures de valorisation dans les établissements de l’ESURSI disseminés dans les 145 Territoires du Pays.


La Rédaction Passer de l'artisanal à l'industriel exige des normes de conservation strictes. Selon votre regard de chercheur, quel rôle l'État devrait-il jouer dans la normalisation des produits locaux pour qu'ils ne soient plus perçus comme "informels" face aux standards internationaux ?


Prof. Michel Bisa Le passage de l’artisanal à l’industriel exige effectivement un cadre normatif solide, des agents du développement à la base ainsi que des ateliers, incubateurs, accélérateurs, pépinières, etc. Le rôle de l’État est certes central mais, à lui tout seul, rien ne marchera. L’Etat doit mettre en place des standards nationaux clairs de qualité, d’hygiène, de conservation et de traçabilité, adaptés aux réalités locales mais alignés sur les exigences nationales et internationales tout en fédérant une pluralité d’acteurs publics et privés, sous une coordination nationale. Cela permettrait aux produits locaux de quitter le secteur informel pour intégrer durablement les marchés formels, nationaux et internationaux…Mais aussi, attention, il ne faut pas se focaliser sur la volonté de tuer l’informel ; il est préférable de construire des passerelles et instances de dialogue collaboratif entre l’informel et le formel.


Mais au-delà de la réglementation, l’État doit aussi jouer un rôle d’accompagnateur stratégique des initiatives. Il nous faut un véritable fonds national d’appui aux produits locaux. Investir dans les laboratoires de contrôle, renforcer les capacités des producteurs et transformateurs, et soutenir la certification des innovations locales, le système des brevets, des licences et des partenariats. Normaliser nos produits, ce n’est pas seulement garantir leur qualité ; c’est aussi leur donner de la crédibilité, de la compétitivité et faire de nos savoir-faire un véritable levier de souveraineté économique, un champ de bataille pour la dignité du peuple. Mal ’heureusement, jusqu’aujourd’hui, l’Incubateur du Génie scientifique congolais (IGSC) du Min. ESURSI qui essaie d’organiser la chaine nationale de valorisation n’a bénéficié d’aucun financement de l’Etat. Suivez mon regard !!!


"Le premier piège intellectuel à éviter pour un jeune diplômé est de croire que l’entrepreneuriat commence par le financement."

La Rédaction Le parcours entrepreneurial en RDC est un combat contre des pesanteurs systémiques. De vos observations sur la société congolaise, quelle est la réalité humaine ou sociologique la plus marquante qui, selon vous, freine l'émergence d'une classe de capitaines d'industrie capables de transformer nos ressources ?


Prof. Michel Bisa Question pertinente et complexe. Sa réponse exige un peu plus de détails.  La réalité sociologique la plus marquante qui freine l’émergence d’une véritable classe de capitaines d’industrie en RDC est ce que j’appelle « la culture de la survie au détriment de la culture de la projection et de la valorisation ». Pendant des décennies, notre économie est dominée par l’informel : près de 95% des entreprises évoluent encore hors du secteur formel et plus de 80% de la population active dépend de l’économie informelle. L’Etat n’a pas pu, su et/ou voulu organiser une politique de la population et de la production/valorisation des produits locaux et du génie scientifique congolais, y compris des autodidactes issus des milieux non académiciens. Dans ce contexte, beaucoup entreprennent pour survivre au quotidien, mais peu peuvent construire une vision industrielle de long terme.

 

Il y a aussi un véritable déficit de capital patient et de confiance collective dans les capacités locales. Nous avons des talents, des idées et des ressources, mais nous investissons encore trop peu dans la transformation locale, la transmission entrepreneuriale et la prise de risque productive. Trop souvent, la réussite est perçue dans le commerce rapide plutôt que dans la construction d’industries durables. Il faut enseigner à nos enfants aussi bien l’économie de la guerre que la guerre économique. La crise énergétique est aussi un gros handicap pour nos milieux ruraux. Cela limite la naissance d’entrepreneurs capables de penser en chaînes de valeur, en innovation et en souveraineté économique.

 

Le défi est donc aussi culturel. Il faut passer d’une logique de débrouillardise à une logique de bâtisseurs. Cela suppose de former une nouvelle génération d’entrepreneurs patriotes, capables de transformer nos matières premières en produits finis, nos idées en industries, et nos ressources en puissance nationale. C’est précisément la vision portée par l’Incubateur du Génie scientifique congolais (IGSC).


La Rédaction Pour que le "100% naturel" ne soit pas un luxe, il faut un modèle économique solide. Comment la commande publique ou la régulation de la grande distribution pourraient-elles imposer le produit local dans le panier de la ménagère sans sacrifier la rentabilité des producteurs ?


Prof. Michel Bisa Pour que le « 100 % naturel » cesse d’être perçu comme un produit de niche ou de luxe, il faut construire un marché structuré et solvable, une véritable chaine nationale de valorisation du « made in DRC ». L’État peut jouer un rôle déterminant à travers la commande publique, en réservant par exemple une part des achats institutionnels, écoles, hôpitaux, armée, administrations, aux produits locaux transformés. Dans plusieurs pays, ce levier a permis de stabiliser la demande, de sécuriser les producteurs et de stimuler l’industrialisation locale.


La grande distribution peut également être régulée pour mieux intégrer le contenu local, à travers des quotas ou des incitations favorisant la présence des produits congolais dans les rayons. Aujourd’hui, alors que la RDC dépense encore plusieurs milliards de dollars par an en importations alimentaires, chaque substitution locale représente une opportunité économique majeure. Le défi n’est donc pas seulement de produire local, mais de garantir un accès durable au marché national et international pour les producteurs nationaux.


Enfin, la rentabilité des producteurs dépend de l’organisation de toute la chaîne de valeur : production, transformation, conservation, logistique, certification et commercialisation. Plus nous réduisons les intermédiaires et augmentons la valeur ajoutée locale, plus le produit naturel devient compétitif. Le vrai enjeu est donc de faire du « Made in Congo » non pas une exception, mais une norme économique et patriotique… Seule voie de l’indépendance véritable.


La Rédaction Pour un jeune diplômé souhaitant investir dans l'agro-industrie : quel est le "piège intellectuel" à éviter et quel socle mental est indispensable pour naviguer dans l'écosystème institutionnel congolais ?


Prof. Michel Bisa Le premier piège intellectuel à éviter pour un jeune diplômé est de croire que l’entrepreneuriat commence par le financement. Beaucoup attendent un bailleur, un investisseur, l’Etat ou un programme extérieur avant d’agir. Or, le véritable point de départ, ce n’est pas l’argent : c’est le problème à résoudre (pour mettre fin à la faim, fin à la guerre, fin aux antivaleurs, fin au délabrement des infrastructures…), la valeur à créer et la capacité à innover avec les moyens disponibles, y compris à partir du cerveau seulement. Le financement vient plus facilement vers un projet structuré, un prototype attrayant que vers une simple idée.

 

Le second défi est mental. En RDC, entreprendre exige de la résilience stratégique. Notre écosystème institutionnel est complexe, parfois lent, souvent exigeant et trop miné par les vices et antivaleurs des générations corrompues et peu compétentes, moins innovantes qui décident sur les jeunes !!! Il faut donc développer un socle fait de patience, discipline, capacité d’adaptation, d’acharnement au travail avec résultats concrets et de persévérance, mais aussi, ouverture envers les ainés dignes, travailleurs ou des Institutions comme l’Incubateur du Génie Scientifique Congolais. L’entrepreneur congolais ne doit pas seulement être un porteur de projet ; il doit devenir un bâtisseur capable de naviguer entre administration, marché, innovation et partenariats.


Le bon état d’esprit est celui du créateur de solutions, pas du chercheur d’opportunités faciles. Dans l’agro-industrie, notre pays offre un potentiel immense : terres, climats, biodiversité, ressources en eau, marché intérieur de plus de 100 millions d’habitants qui doivent manger chaque jour et besoins énormes en transformation locale, des systèmes de conservation des produits à l’aide du courant ou sans courant électrique.


Ceux qui réussiront demain seront ceux qui comprendront que l’agriculture n’est pas un secteur de subsistance, mais un secteur stratégique d’industrialisation et de souveraineté économique.


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