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Dr. Serge Mbay : "Notre agriculture mérite d'être sacralisée [...] si nous voulons agir collectivement en direction de l’autoroute de la souveraineté alimentaire."

  • 5 oct. 2023
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 juil.

Son sous-sol est riche. Mais son sol l’est encore plus. Disposant de plus de 80 millions de terres arables, soit près de 110.101.844 terrains de football, la République Démocratique du Congo regorge depuis toujours des potentialités énormes dans le secteur agricole qui la dispose à développer différentes cultures agricoles dépendamment de ses climats cas puisque seulement moins de 10% de ces terres sont exploitées.

 

A la rencontre du Docteur Serge Mbay Kabway, Coordonnateur de la coopérative Bilanga ya Betu, nous nous intéressons sur la question de l’agro-entrepreneuriat qui attire certains et passionne d’autres sans pour autant s’imposer.


Dr. Serge Mbay Kabway, Coordonateur de Bilanga ya Betu
Dr. Serge Mbay Kabway, Coordonateur de Bilanga ya Betu

L’Entrevue En des termes simples, c’est quoi l’agro-entrepreneuriat ?


Serge Mbay A mon sens, toute activité économique reposant sur une quelconque étape ou phase de la chaîne des valeurs agricole relève de l’agro entrepreneuriat souvent restreint à tort à la production et/ou transformation-agroalimentaire. Ainsi, l’approvisionnement en intrants, l’équipement agricole, le transport, le stockage et la conservation, le conditionnement, la commercialisation/ distribution, l’exportation, la communication, la formation, le financement… sont partie intégrante de l’agro-entrepreneuriat. Rappelons, par ailleurs, que la pêche et l’élevage sont compris dans l’agriculture.


"C’est dans cette optique que la RDC doit pleinement assumer son rôle de grenier alimentaire mondial en réduisant le gap énorme et flagrant entre ses potentialités hors du commun, ses ressources considérables et le quotidien précaire des congolais.”

L’Entrevue Que vous inspire la phrase « la revanche du sol sur le sous-sol » ?


Serge Mbay Cette vision me semble traduire une volonté de rectifier le tir, de se rattraper, de rattraper le temps perdu et les rendez-vous manqués, de faire autrement et mieux les choses en valorisant l’agriculture, un secteur très porteur longtemps relégué au second plan dans un sous-continent appelé à nourrir près de 2 milliards de personnes dans le monde, selon la FAO.


C’est dans cette optique que la RDC doit pleinement assumer son rôle de grenier alimentaire mondial en réduisant le gap énorme et flagrant entre ses potentialités hors du commun, ses ressources considérables et le quotidien précaire des congolais. J’y perçois également un aveu d’une certaine catégorie des congolais, notamment les urbains et les professionnels, d’avoir méprisé le travail de la terre au point d’abandonner totalement le rôle de la production alimentaire aux seules populations rurales et paysannes.


"...notre décision en tant que nation agricole de prendre en main notre destinée reste déterminante dans l'inversion de cette tendance déshonorante.”

L’Entrevue En tant qu’entrepreneur agricole, quelle évaluation faites-vous de Son impact dans le quotidien des Congolais ?


Serge Mbay La matérialisation de cette philosophie, loin d’être une formule magique, signifie l’éradication de toutes les formes de la malnutrition, requiert un temps raisonnable et un travail rationnel. Entre la volonté d’agir pour le changement et notre vécu quotidien, il y a naturellement un grand chantier qui implique plus de pragmatisme en termes d’efforts à redoubler, de nouvelles politiques à déployer et des actions de terrain à multiplier en faveur des entrepreneurs/exploitants agricoles et des consommateurs.


L’Entrevue Pourquoi ce contraste entre les potentialités agricoles et leur exploitation en République Démocratique du Congo ?


Serge Mbay C’est une question complexe qui fait débat depuis belle lurette, je n’ai nullement l’intention de reproduire ici les arguments des uns et des autres. J’aimerais, par contre, m’appesantir sur notre choix collectif d’entretenir le dédain du travail agricole et de l’agriculteur. Nous avons choisi d’observer, de subir jusqu’à développer au fil du temps une certaine posture confortable nous poussant à privilégier l’admiration et la consommation de tout ce qui vient d’ailleurs. Je suis conscient du fait que plusieurs facteurs entrent en jeu, toutefois, notre décision en tant que nation agricole de prendre en main notre destinée reste déterminante dans l’inversion de cette tendance déshonorante.


"Pourtant, cette coopérative évolue dans un écosystème orchestré par les pouvoirs publics, profitant des incitations, des allègements et autres prérogatives règlementaires.”

L’Entrevue En RDC, l’autosuffisance alimentaire est-elle possible ? Si oui, à quelles conditions ?


Serge Mbay Oui, j’y crois. Dans un pays à vocation agricole comme la RDC, il importe de mettre en place des politiques et des actions exhortant tout citoyen congolais à s’adonner à l’agriculture comme première, deuxième ou troisième activité, indépendamment de son âge, de ses origines, de son milieu de vie et de son statut socio-professionnel.


L’apprentissage et la pratique agricole doivent nous animer et nous habiter, d’où la place centrale qu’ils doivent occuper dans notre système éducatif, du cycle maternel à l’université, en vue de susciter un éveil propre à cultiver la solidarité agricole entre les communautés urbaines et rurales.


Notre agriculture mérite d’être sacralisée si nous voulons transcender le mépris et l’indifférence dont elle souffre aujourd’hui, si nous voulons agir collectivement en direction de l’autoroute de la souveraineté alimentaire. C’est d’abord un travail non négligeable de réparation-guérison intérieure à réaliser chez le congolais qu’il importe d’exorciser des formes d’agriculture punitive, forcée, corrective… contenues dans son passé historique et gravées dans son subconscient.

A propos, le 17 mars dernier, dans le cadre du cours-séminaire de leadership dispensé par le Professeur Robert Nkwim Bibi-Bikan au Département de la Transformation Sociale de l’Université Protestante au Congo (UPC), nous avons tenu une conférence scientifique intitulée : « Objectif faim zéro en RDC : Réconcilier avant tout l’homme avec l’agriculture ! »


Ce n’est qu’à l’issue de cette réconciliation de l’homme avec l’agriculture qu’il sied de remonter les questions classiques de la sécurité foncière, les infrastructures routières et énergiques, une politique agricole à la hauteur de nos atouts et ambitions, l’attribut d’un statut juridique à l’agriculteur congolais, la professionnalisation de l’agriculture, la redynamisation de l’enseignement technique agricole…


L’Entrevue Que manque-t-il donc à une coopérative comme la vôtre, « Bilanga Ya Betu », pour devenir aussi puissante que Fonterra , en Nouvelle-Zélande ? Qui, rappelons-le, s’est bâtie sans l’aide du gouvernement néo-zélandais mais plutôt dans une vision « a marche forcée ».


Serge Mbay L’histoire, le parcours, l’expérience, le champ d’intervention, le contexte socioculturel et économique, la vision, mission et les objectifs de deux entités autonomes évoluant dans deux continents distincts peuvent tellement différer… A vouloir facilement les assimiler, on tombe si vite dans le piège de comparer l’incomparable.


D’une part, en RDC, il s’agit d’une initiative privée des urbains et professionnels divers, détenteurs d’une profession de base généralement en dehors du secteur agricole, qui s’engagent à promouvoir la production, consommation et transformation agricoles locales. Ceux que la littérature scientifique qualifie d’agriculteurs émergents. D’autre part, en Nouvelle-Zélande, on parle d’une coopérative laitière issue d’agriculteurs professionnels dont les structures ont fusionné. Ce n’est ni la même chose ni le même contexte.


Initier les citadins, les professionnels et les congolais de l’étranger à l’agriculture familiale et à l’entrepreneuriat agricole est un travail de longue haleine qui porte des fruits au fur et à mesure de l’engagement d’un plus grand nombre. Avancer que « Fonterra n’a pas bénéficié de l’appui de l’Etat » serait sans doute limiter ce soutien au seul financement. Pourtant, cette coopérative évolue dans un écosystème économique orchestré par les pouvoirs publics, profitant des incitations, des allègements et autres prérogatives règlementaires.


L’Entrevue Où se ravitaillent les indo-pakistanais pour dominer le marché de la grande distribution alimentaire en RDC ? Seriez-vous prêt à conclure des partenariats avec eux ?


Serge Mbay Je suis mal placé pour répondre à leur place. Tout ce que je sais, le secteur agroalimentaire appelle à des collaborations et synergies, on ne peut pas travailler en vase clos dans la mesure où la chaîne des valeurs fait intervenir divers acteurs. Nous avons toujours été ouverts au partenariat avec des personnes ou des institutions soucieuses de créer des opportunités en faveur des congolais et de partager la prospérité.


"...le secteur agro-alimentaire appelle à des collaborations et synergies, on ne peut pas travailler en vase clos dans la mesure où la chaîne des valeurs fait intervenir divers acteurs.”

L’Entrevue Quelle lecture établissez-vous des actions des autorités nationales actuelles dans la relance et la promotion de ce secteur d’activité ?


Serge Mbay J’apprécie la volonté, les efforts déployés et un certain nombre d’initiatives de terrain. Soyons cependant réalistes face à l’ampleur des défis et à la hauteur des attentes des congolais, à la nécessité de coordonner des interventions salvatrices avec des ressources cohérentes, au temps matériel que cela requiert avant d’espérer des résultats palpables…Sans prendre en compte ces aspects, il est très facile de critiquer tout et d’accuser tous. A titre d’exemple, le programme de valorisation du manioc et de ses dérivés est très stratégique, il faut à tout prix le consolider et le pérenniser. J’invite les autorités nationales à s’ouvrir davantage et à appuyer plus que les initiatives privées de ce secteur en tirant avantage de l’élan d’éveil agricole national observé après les deux ans de la pandémie de Covid-19. Toute forme de concurrence, de chevauchement d’initiatives entre le public et le privé ne contribuera qu’à fragiliser le secteur agricole. Je reste persuadé qu’il existe une solution efficace locale à la crise du maïs et de tant d’autres produits, que l’Etat fasse confiance aux producteurs nationaux en leur assurant véritablement l’appui et l’accompagnement requis.


L’Entrevue A ce jour, à qui profite le secteur agricole en RDC ?


Serge Mbay J’ai hâte qu’il profite largement aux congolais. Nous revenons au principe incontournable de conversion ou de transformation de nos immenses potentialités agricoles et agronomiques en richesses et opportunités tangibles. D’où, le rôle primordial et incontestable de l’agriculture dans la mise en valeur de nos terres arables très faiblement exploitées et le déploiement de notre potentiel dormant. Il vaut mieux, à mon humble avis, placer cinq millions de ménages qui pratiquent chacun une agriculture durable sur hectare qu’attribuer cinq millions d’hectare de terre cultivable à une poignée d’agro-industriels. Si nos dépenses annuelles d’importations en vivres avoisinent les 2 milliards de USD pour justifier notre faible production locale ainsi que les multiples challenges relatifs au développement agro-industriel, je vous réponds : à qui profite le circuit alimentaire congolais ?


L’Entrevue Dans la nuit du 24 mars 2023, arrive aux commandes du ministère de L’entrepreneuriat et petites & Moyennes entreprises, l’ex-ministre de l’agriculture, nous citons Monsieur Désiré N’Zinga Birihanze. Quel regard avez-vous porte sur cette nomination ?


Serge Mbay Il n’est nul doute qu’il a pleinement bénéficié de la confiance du Premier Ministre, Chef du Gouvernement, pour assumer cette fonction. C’est tout ce que je dirais.


L’Entrevue Aux commandes du ministère de l’agriculture, a quoi vous attendiez-vous concrètement de lui ? Êtes-vous satisfait de son mandat ?


Serge Mbay Je n’ai pas suffisamment d’éléments pour évaluer son action. Indépendamment de toutes considérations individuelles, dans un « paradis terrestre » à l’instar de la RDC, répondre de manière satisfaisante aux besoins alimentaires et nutritionnels des congolais demeure crucial et primordial.


L’Entrevue Espérez-vous en son intervention pour la promotion de l’entrepreneuriat agricole en RDC ?


Serge Mbay Le pays en a grandement besoin. Tant que l’agriculteur congolais ne sera pas doté d’un statut, d’une reconnaissance juridique, la professionnalisation du secteur agricole restera utopique. C’est une question qui nous tient particulièrement à coeur au sein de Bilanga Ya Betu (Byb).


L’Entrevue Pour conclure, parlez-nous de Bilanga Ya Betu.


Serge Mbay Bilanga Ya Betu (Byb) est une communauté agricole créée en RDC, en 2017, par des citadins, des professionnels divers et des congolais de l’étranger, dans le but de participer à l’effort de souveraineté alimentaire via la promotion de la production, la transformation et la consommation des produits issus de l’agriculture locale. Byb prône la solidarité agricole entre les collectivités urbaines et rurales/ paysannes. Le projet KIMVUKA, caractérisé par une étroite collaboration entre Byb et les coopératives paysannes du Kongo Central autour de la culture de la pomme de terre, est une illustration éloquente de ce pont de solidarité agricole.


Au bout de 6 ans, ce réseau d’agriculteurs émergents de plus de mille membres basés dans les provinces congolaises et à l’étranger, développe comme actions : les cultures et élevages variés, l’agrotransformation, la formation, l’assistance technique et l’écotourisme.


A ce jour, Byb a réussi a drainé plus de 1000 professionnels congolais (la plupart à plein temps) vers l’apprentissage, la pratique et l’entrepreneuriat agricoles. Plusieurs reconversions se sont déroulées avec succès en cours ou en fin de carrière professionnelle. En effet, nous considérons que dans un pays à vocation agricole comme le nôtre, au centre de maints enjeux alimentaires et environnementaux, il est du devoir de chaque citoyen de participer activement à la pratique agricole en consommant avant tout les produits de l’agriculture locale et en se positionnant sur la chaîne de valeurs agricole avec une activité au choix (compte de ses aspirations et ambitions).



Parmi les grandes réalisations de Byb, on pourrait citer son apport remarquable à la vulgarisation de la culture, de la transformation et de la consommation de la pomme de terre à l’ouest de la RDC ; la formation d’une vingtaine de jeunes agronomes moyennant des stages professionnels de 6 à 12 mois ; une dizaine de voyages écotouristiques au pays comme à l’étranger qui ont sensiblement contribué à changer positivement le regard des milliers de citadins, professionnels et compatriotes de l’étranger tant sur le secteur que l’activité agricoles (Beaucoup se sont engagés et développent des projets dont nous sommes très fiers) ; la participation de Byb à la 4ème édition de la Foire Agricole Internationale de Kinshasa (FAIKIN) avec un stand de 100 m2 pendant 10 jours, du 13 au 22 septembre 2019 ; la 1ère Edition du Marché Agricole Bilanga Ya Betu (Magric Byb) du 19 au 25 juillet 2021, en pleine 3ème vague de Covid-19, à Kinshasa/ Limete 7ème Rue Place Commerciale ; le lancement en 2021 d’une branche Byb-Juniors ayant coïncidé avec le partenariat avec l’Ecole Internationale Future Leaders Academy (FLA) à Kinshasa/ Ngaliema ; la signature officielle du partenariat avec l’Université de Kinshasa (UNIKIN) en juillet dernier ; l’organisation d’une vingtaine de formations entrepreneuriales et techniques agricoles…

Pour plus d’informations, voir notre site internet et notre chaîne YouTube.


Byb a été nominée du Sultani Makutano en 2018, lauréate du programme entrepreneurial de la Fondation Tony Elumelu en 2019, lauréate du Sommet Afrique-France en 2020. Nous participons en tant que panélistes et exposants (stand) au Forum Agrobusiness intitulé « La plateforme d’échange pour la transformation du secteur agricole en RDC » du 04 au 05 octobre 2023 à l’Hôtel Pullman de Kinshasa.


Nos partenaires : ANAPI, OCC, EquityBCDC, Orange RDC, CitiGroup RDC, le Ministère de l’Agriculture, INERA, UNIKIN, Université Kongo, Investing In People, CREMO, MoneyTrans, POT, ECSV, FEC, CCIKC, Centre Songhai, SENAR GOIAS, DIJO SEED, Ferme de Kifuma…

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