Entreprendre dans les médias
- 5 avr. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Les médias, cet autre secteur qui à coup d’œil ne semble pas être à l’abri du changement en RDC, répondant au rythme de l’émergence qui frappe en grand plan.
En effet, depuis 2020 on note que ce secteur a connu plusieurs reformes, poussées par un contexte de transition politique et de volonté de modernisation de l’espace numérique, en vue de rendre plus simple la voie aux acteurs de ce domaine et de baliser celui-ci pour mieux y attirer des investissements aussi. De la redynamisation du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et de la Communication (CSAC), la loi sur la presse et révision du cadre légal discuté en 2021, etc... Bref, à croire que l’Etat s’investit de son côté pour donner une nouvelle dynamique à la presse et aux médias congolais.
Toutefois, en dépit de ces réformes, que retenir du domaine des médias en termes des investissements privés ? Et combien des investisseurs ou entrepreneurs congolais peuvent aujourd’hui témoigner d’un retour sur investissement (ROI) positif dans ce secteur ? Ça, on ne saura vous le dire avec nos propres mots.
Et c’est pour cela que pour vous répondre, nous avons convié dans cette rubrique de QDX, Jonh Ngoyi Kiengi : Journaliste, Fondateur et Directeur Général de la chaîne-télévision InfoCom, Directeur de rédaction du journal La prospérité, Conseiller digital à Orange RDC afin d’y remédier. Et nous vous assurons que l’échange est un délicieux bouquet de savoir ; et ne le ratez pas.
Alors, à vos pages, prêts, lisons !

Cliver Bosoki Faites-nous une brève description de vous.
John K. Ngoyi Je suis John Ngoyi, Directeur de Rédaction au Journal « La Prospérité » et Manager de « InfoCom », le premier média congolais consacré à l’information et la communication.
Cliver Bosoki D’après vous, qu’est-ce qui fait des médias un domaine à part ?
John K. Ngoyi Ce qui fait des médias un domaine à part, c’est d’abord leur double nature : à la fois miroir de la société et acteur de transformation. Contrairement à d’autres secteurs, les médias ne se contentent pas de produire un bien ou un service : ils influencent, structurent, orientent et, parfois, dérangent. Ils touchent à ce qu’il y a de plus fondamental dans toute société : la vérité, la liberté, la conscience collective.
Le média est ce carrefour où convergent l’information brute, l’analyse réfléchie et la responsabilité citoyenne. Il peut amplifier une voix solitaire, rendre visible l’invisible, ou même faire vaciller des puissances lorsqu’il s’arme de vérité. En cela, le journaliste n’est pas un simple relai, mais un médiateur de sens, un veilleur républicain, parfois même un lanceur d’alerte.
Dans un pays comme la RDC, cette mission prend une résonance encore plus particulière. Les médias sont souvent la dernière ligne de défense face à l’abus, à l’arbitraire, au silence imposé. Ils sont, en quelque sorte, l’espace vital du débat démocratique, dans un environnement où la parole peut être confisquée, et où l’accès à l’information reste un combat quotidien.
Enfin, les médias sont exceptionnels parce qu’ils doivent constamment négocier avec le temps : l’urgence de l’actualité, la pression du direct, la course à l’exclusivité. Et pourtant, malgré cette course permanente, ils doivent garder la lucidité de l’analyse, la rigueur des faits, et l’éthique de la vérité. C’est ce paradoxe — entre vitesse et profondeur, pression et discernement — qui rend ce métier unique.
À La Prospérité, nous avons fait le choix de rester fidèles à cette vocation. Parce que nous croyons que le média n’est pas un simple produit : c’est un service essentiel à la démocratie, une institution sociale, et un devoir permanent envers le peuple.
"Entreprendre dans les médias, en RDC comme ailleurs, n'est pas un rêve impossible ; mais ce n'est certainement pas un rêve naïf."
Cliver Bosoki Entreprendre dans ceux-ci est-il un rêve que peut se permettre toute personne désireuse d’y investir ? Sinon, pourquoi ?
John K. Ngoyi Entreprendre dans les médias, en République Démocratique du Congo comme ailleurs, n’est pas un rêve impossible ; mais ce n’est certainement pas un rêve naïf. Il ne suffit pas d’avoir une bonne plume, une caméra ou un micro pour bâtir un média. Cela exige une vision claire, une rigueur managériale, une éthique solide et une résilience à toute épreuve.
D’abord parce que le secteur médiatique est structurellement complexe. Il touche à l’information, donc à l’opinion, donc au pouvoir. Il n’est jamais neutre dans son impact. Créer un média, c’est donc accepter de s’exposer : à la critique, aux pressions, parfois même aux menaces. Il faut être prêt, non seulement à porter une ligne éditoriale, mais à l’assumer dans un environnement où la liberté de la presse reste fragile et où les intérêts sont souvent antagonistes.
Ensuite, entreprendre dans les médias, c’est aussi accepter un modèle économique incertain. Très peu de médias vivent uniquement de leurs ventes ou de leurs clics. La publicité est rare et parfois politisée. Les soutiens financiers sont souvent conditionnés. Cela nécessite donc de savoir allier engagement éditorial et stratégie économique, sans vendre son indépendance.
Enfin, les médias aujourd’hui sont en pleine transformation numérique. Celui qui veut investir dans ce secteur doit comprendre les nouveaux usages, les technologies, les attentes du public connecté, tout en conservant ce qui fait la force du journalisme : le fond, la vérification, la profondeur. Entreprendre dans les médias, ce n’est pas simplement lancer un site ou ouvrir une chaîne YouTube, c’est bâtir une voix crédible, durable et utile.
Cela dit, je crois que notre pays a besoin de nouveaux entrepreneurs médiatiques, surtout parmi les jeunes. Mais il faut les accompagner, les former, leur dire la vérité sur ce métier : c’est un rêve possible, mais c’est un rêve exigeant.
À La Prospérité, nous encourageons toute initiative sérieuse, portée par des gens passionnés mais aussi préparés. Parce que l’avenir de la presse congolaise dépendra aussi de la qualité de ceux qui osent l’entreprendre.
Cliver Bosoki Vous êtes Directeur de Rédaction du journal La Prospérité qui est une presse quotidienne encore connue pour ses techniques de parution jugées ‘dépassées’ par certains. Comment expliquez-vous cette longévité dans un milieu où les procédés d’information sont, depuis lors, en pleine métamorphose ? Et s’agissant des journaux en papier de ce fait, comment se présente ce marché à ce jour ; notamment dans un pays comme la RDC ?
John K. Ngoyi La longévité du journal La Prospérité dans un environnement médiatique en constante mutation s’explique par plusieurs facteurs fondamentaux. D’abord, il y a la constance dans la ligne éditoriale, ancrée dans le sérieux, la rigueur et la crédibilité. Nous avons su, depuis notre création, rester fidèles à notre mission : informer juste, avec hauteur, sans céder aux dérives sensationnalistes ni aux pressions conjoncturelles. Cette constance a construit un lien de confiance avec un lectorat fidèle, notamment dans les milieux politiques, institutionnels, diplomatiques et universitaires.
Ensuite, il faut le dire avec humilité : nous sommes conscients que les procédés de diffusion traditionnels - notamment le format papier - peuvent paraître “dépassés” aux yeux de certains. Mais le journal papier reste, en RDC, un repère symbolique de la presse sérieuse et de l’information validée. Dans un contexte où les réseaux sociaux sont devenus le théâtre de toutes les manipulations, de la désinformation et du brouillage des repères éditoriaux, le papier conserve une forme de solennité et d’autorité qui continue à séduire un lectorat exigeant.
Cela dit, nous ne sommes pas aveugles aux évolutions technologiques. La Prospérité s’est engagée dans une transition numérique progressive. Nous développons des supports en ligne, des capsules vidéo, des formats interactifs adaptés aux jeunes générations. Mais nous croyons aussi que l’avenir des médias en RDC est hybride : il faut allier la puissance symbolique du papier à l’agilité du numérique, tout en maintenant la qualité du contenu. Quant au marché du journal papier en RDC, il est, à ce jour, en survie contrôlée.
L’accessibilité à internet reste inégale, le pouvoir d’achat est faible, et les infrastructures de distribution sont fragiles. Mais paradoxalement, cela maintient encore un espace vital pour les journaux imprimés, qui continuent à circuler dans les milieux de décision, les administrations, les universités et certaines couches de la population attachées au contact physique avec l’information.
En résumé, notre longévité n’est pas un hasard. Elle repose sur la qualité du fond, la sobriété de la forme, et la capacité d’adaptation stratégique. Le défi aujourd’hui, c’est d’opérer une mue numérique sans perdre notre âme. Et c’est précisément ce que nous construisons, jour après jour.
"Les médias ne sont pas des entreprises comme les autres. Ici, la rentabilité ne peut être le seul indicateur de performance."
Cliver Bosoki Parlez-nous aussi des tabloïds ; constituent-ils une partie intégrante de ces techniques de parution dites ‘archaïque’ ou sont-ils du lot des nouveautés ?
John K. Ngoyi Les tabloïds occupent une place particulière dans l’écosystème médiatique congolais. Longtemps associés à un format populaire, souvent perçu comme léger voire sensationnaliste, ils ne peuvent être catégorisés de manière binaire comme appartenant au « vieux monde » de la presse ou comme faisant partie d’une prétendue modernité. En réalité, tout dépend de la ligne éditoriale, de la rigueur du traitement de l’information et de l’intention journalistique derrière le format.
Il est vrai que, dans notre environnement, beaucoup de tabloïds utilisent des procédés qui peuvent être considérés comme « archaïques » : mise en page rudimentaire, titres excessivement accrocheurs, sources peu vérifiées. Ce type de production, souvent imprimée dans des conditions artisanales, prolifère notamment dans les gares, les carrefours urbains, et vise un lectorat populaire avide d’actualités politiques, judiciaires ou mondaines, parfois à la limite du scandale.
Mais en même temps, il serait réducteur de jeter tous les tabloïds dans le même panier. Car le format tabloïd en soi n’est pas obsolète. Dans de nombreux pays, y compris ceux aux médias très développés, le tabloïd est un outil moderne, efficace, percutant, qui sait condenser l’essentiel de l’actualité, proposer des angles forts, et capter l’attention d’un lectorat plus large. D’ailleurs, plusieurs médias de référence dans le monde utilisent un format tabloïd sans pour autant compromettre la qualité du contenu.
La vraie question n’est donc pas celle du format, mais celle de la crédibilité éditoriale et de l’éthique journalistique. Si un tabloïd est bien structuré, sourcé, équilibré, avec un souci de vérification et de service public, il peut jouer un rôle essentiel dans la vulgarisation de l’information et la démocratisation du débat public.
Chez La Prospérité, nous restons attentifs à cette dynamique. Nous croyons que la modernité d’un média ne se juge ni à son format, ni à sa taille, mais à sa capacité à éclairer l’opinion avec rigueur, responsabilité et professionnalisme.
Cliver Bosoki Quel conseil donneriez-vous à un investisseur qui veut se lancer dans les médias ?
John K. Ngoyi Le premier conseil que je donnerais à un investisseur qui souhaite se lancer dans les médias, c’est de ne pas aborder ce secteur comme un simple business classique. Les médias ne sont pas des entreprises comme les autres. Ici, la rentabilité ne peut être le seul indicateur de performance. Il faut comprendre que vous entrez dans un domaine qui touche à la formation de l’opinion, à l’accès à la vérité, et à la vitalité démocratique d’un pays.
Cela dit, il est tout à fait possible d’entreprendre avec succès dans ce domaine, à condition de respecter certains principes clés.
D’abord, il faut investir dans le fond avant la forme. Ce qui fait la force d’un média, ce n’est pas la beauté du logo ou la puissance du matériel, mais la crédibilité de ses contenus, la compétence de ses équipes, la clarté de sa ligne éditoriale. La confiance du public se gagne dans le temps, et elle ne s’achète pas : elle se construit, jour après jour, à travers la rigueur et l’indépendance.
Ensuite, il faut penser modèle économique dès le départ. Beaucoup de projets médiatiques échouent parce qu’ils sont portés par la passion mais ignorent les réalités du marché. Il faut une stratégie claire de monétisation : publicité, abonnements, sponsoring, diversification des produits (événementiel, formations, production de contenu, etc.). Le tout, bien sûr, sans sacrifier l’éthique journalistique sur l’autel de la rentabilité.
Enfin, je lui dirais de ne pas entreprendre seul. Le média est un écosystème : il faut s’entourer de journalistes compétents, de techniciens aguerris, de juristes avisés, et de stratèges numériques. Il faut aussi établir des liens solides avec les régulateurs, les acteurs du secteur et surtout, être à l’écoute de son audience.
À La Prospérité, nous avons appris qu’un média solide est un média enraciné : enraciné dans la vérité, dans la société, dans le temps. Si l’investisseur partage cette vision, alors oui, qu’il vienne. Car notre pays a besoin de médias forts, libres et durables.
Cliver Bosoki Votre mot de la fin ?
John K. Ngoyi Dans un monde où l’information circule à la vitesse de la lumière, où les voix s’entremêlent et parfois se perdent dans le vacarme du numérique, le rôle des médias demeure plus que jamais essentiel : éclairer, élever, équilibrer. Nous, à La Prospérité, avons fait le choix de la rigueur dans un temps d’urgence, du fond dans un univers de surface, et de la vérité dans un contexte souvent tenté par le confort du mensonge.
À celles et ceux qui rêvent de rejoindre ce noble métier, je dirais : venez avec vos idées, votre courage, votre foi dans la justice et votre amour de la vérité. Mais venez aussi avec l’humilité d’apprendre, de résister et de durer. Car le journalisme n’est pas un métier de lumière facile : c’est un métier de veilleur. Et le veilleur ne dort jamais.
Merci de nous lire, de nous soutenir, de nous questionner. C’est ensemble que nous bâtirons une presse forte, responsable et digne de notre République.




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