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Investissement dans le cinéma congolais : Propice ou pas encore ?

  • 5 juil. 2025
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Dans une ère numérique où les cultures et mœurs ne semblent plus avoir des frontières, accroissant ainsi les chances de mondialisation, seuls les pays qui s’obstineront à préserver leur identité culturelle auront le pouvoir de souverainement exister. Et pour le cas de la RDC, celle-ci, pour préserver son héritage culturel immense et dynamique afin de le transmettre à ses jeunes générations, semble n’avoir d’autres choix que de se référer à ses récits. Mais en l’en croire, l’axe autour de ce secteur se confronterait à plusieurs contraintes et ambiguïtés qui parfois ne disent pas leurs noms.


Pow Shilo, Directeur de la photographie, coloriste et PDG de Real Art Studio
Pow Shilo, Directeur de la photographie, coloriste et PDG de Real Art Studio

Cliver Bosoki D’une fourche entre 2015 et 2025, que diriez-vous de l’état des infrastructures dans le domaine cinématographique en RDC ? Développé ou pas encore ?


Pow Shilo En tant que réalisateur, je dirais que, entre 2015 et 2025, le domaine des infrastructures cinématographiques a connu une évolution en demi-teinte, surtout dans le contexte comme celui-ci.


En 2015, ces infrastructures étaient quasi inexistantes. Les grandes salles de cinéma héritées de l’époque coloniale avaient fermées ou étaient reconverties soit en églises, soit en supermarchés ou encore en entrepôts. Le cinéma se faisait encore, mais dans les marges : projections informelles, festivals à la débrouille et tournages dans des conditions précaires. En bref, on avait des histoires à raconter mais pas de maison pour les conter dignement.


"On n'a plus besoin de prouver notre talent mais de le faire éclater au grand jour. Et pour ça, il nous faut des murs, des écrans, des sièges... et des Etats qui y croient!"

En 2020, on a commencé à voir quelques initiatives pointer le bout de leur objectif :

  • Des studios indépendants se sont créés, bien sûr, et très souvent grâce à des fonds étrangers ou à des coopérations culturelles ;

  • Des festivals comme FIKIN à Kinshasa ou le FESPACO a Ouaga ont continué de jouer un rôle central pour faire exister les films ;

  • La numérisation a changé la donne lorsqu’on n’a plus eu besoin de pellicule ni de salle avec projecteur 35 mm. Une salle polyvalente, un vidéoprojecteur et un bon mixage son et ça a pu suffire à créer un événement.


Durant ces dernières années, on n’a pas vu de politique publique forte et cohérente en matière d’infrastructure cinématographique dans la majorité des pays d’Afrique francophone. Cependant, il y a eu quelques investissements, quelques studios comme à Dakar ou à Abidjan mais pas de réseau national de salles, pas d’école de cinéma de haut niveau accessible à tous, pas de vraie politique de distribution locale.


On a passé dix ans a prouvé qu’on pouvait faire des films sans rien. Maintenant, il est temps de construire de vraies salles, de vrais studios, des centres de formation. On n’a plus besoin de prouver notre talent mais de le faire éclater au grand jour. Et pour ça, il nous faut des murs, des écrans, des sièges… et des Etats qui y croient !


Cliver Bosoki Et pensez-vous que le développement du numérique et la prolifération des plateformes des diffusions en ligne sont ce qu’il faut, en définitif, pour faire décoller le secteur ?


Pow Shilo Non, le numérique et les plateformes ne sont ni une solution miracle ni une fausse piste. C’est un outil puissant qui doit s’inscrire dans un écosystème plus large.


Vous pouvez avoir 10 millions de vues sur un court-métrage, mais si vous voulez former une équipe, faire un tournage solide ou organiser une vraie projection dans une ville, il vous faut un studio, une salle, un réseau de techniciens. Le numérique ne construit pas ces lieux-là. C’est un outil, pas un pilier. Le numérique et les plateformes sont des boosteurs puissants mais pour que le secteur décolle vraiment, il faut aussi des financements, des politiques culturelles fortes, des salles, des écoles, des festivals, une distribution locale. Le numérique est un moteur. Il lui faut juste une voiture autour.


"Ce n'est pas la créativité qui fait défaut, c'est l'écosystème autour."

Cliver Bosoki En comparaison des oeuvres anciennes et des icônes congolaises telles que Dieudonné Mwenze Ngangura, réalisateur du célébrissime film congolais La Vie Est Belle, Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto, Josef Kumbela, Petna Ndaliko, tous vivants, ainsi que vous Pow Shilo ; pensez-vous que l’industrie cinématographique congolaise d’aujourd’hui souffre-t-elle d’un manque de créativité criant ?


Pow Shilo Voilà une question qui mérite sa réponse. La créativité ne se mesure pas seulement en quantité d’oeuvres ; par contre, en profondeur, en moyens et en contexte.


En tant que réalisateur congolais, je dirais que quand je regarde Dieudonné Ngangura ou Jean-Michel Kibushi, je vois une intention claire, une recherche, une esthétique et une cohérence. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes talents sont livrés à eux-mêmes. Ils ont des idées mais pas les bons outils. Le potentiel est là, mais il faut le former, le structurer, le guider. Il faut l’accompagner et non le juger.


Ce n’est pas la créativité qui fait défaut, c’est l’écosystème autour. L’héritage des grands noms comme Ngangura ou Kibushi n’est pas dépassé : il est en attente d’un dialogue avec la génération actuelle. Ce qu’il faut, c’est du bois, du vent et de l’oxygène pour qu’il devienne brasier.


Cliver Bosoki A l’image de Thierry Michel qui est un cinéaste belge, pourquoi les cinéastes congolais n’investissent-t-ils pas eux aussi dans la production des film-documentaires liés à notre histoire ?


Pow Shilo Très bonne question. Elle est, si je puis me permettre, très lourde de sens parce qu’elle touche à la mémoire, l’identité et la souveraineté narrative. En tant que cinéaste, congolais, produire un documentaire sérieux demande des ressources importantes : avoir accès aux archives, aux images de l’époque, voyager, avoir des techniciens spécialisés, le droit de diffusion, pour ne citer que ceux-là ! Or, la majorité des cinéastes congolais n’a pas accès à un système de financement structuré.


Des cinéastes comme Dieudo Hamadi, Patrick Kabeya et d’autres jeunes réalisateurs commencent à reprendre la parole, à produire des documentaires sur la mémoire, les conflits, le silence de l’histoire congolaise. Ce n’est pas encore massif mais c’est un mouvement réel. La relève est là, elle a juste besoin de soutien.


Ce n’est pas le manque de volonté qui bloque les cinéastes congolais, c’est un manque de structure, d’accès, de sécurité et de reconnaissance. Nous avons l’histoire, nous avons le talent. Il nous manque juste les clés pour ouvrir les portes de notre mémoire.


"Il est temps que la RDC reprenne le contrôle de sa production culturelle."

Cliver Bosoki Une enquête menée par notre rédaction à ce sujet nous montre que depuis les années 1940 (date à laquelle ont eu lieu les premiers tournages Made in Congo/ Congo-belge), jusqu’à ce jour, les productions congolaises sont toujours financées en partie aussi par des institutions étrangères. Ne craignez-vous pas,par là, un danger qui puisse roder autour de nos narratifs dans nos contenus ? Puisqu’en effet, nous savons que celui qui finance impose aussi sa vision de l’histoire…


Pow Shilo Contrairement à certains pays d’Afrique, la République Démocratique du Congo n’a pas encore structuré un fond national du cinéma. Les cinéastes n’ont pas d’autres choix que de se tourner vers des organismes étrangers pour financer leurs projets.


Il est temps que la RDC reprenne le contrôle de sa production culturelle. Cela passe par un fond national, une stratégie publique claire, des studios publics et une formation professionnelle. On ne saurait raconter notre histoire avec l’argent des autres.


Depuis 1940, nos récits ont souvent été tournés grâce à l’argent des autres. Mais pour écrire notre avenir culturel, il nous faut désormais des institutions fortes, un financement local structuré et une prise de conscience nationale : l’histoire du Congo doit se raconter en congolais, avec une caméra congolaise, financée par une volonté congolaise.


Cliver Bosoki En fin de compte, que diriez-vous à un investisseur qui veut investir dans le cinéma en RDC : Premièrement, doit-il/ elle le faire ou pas encore ? Et deuxièmement, le secteur est-il prêt ou pas ?


Pow Shilo Premièrement, le terrain est encore vierge. Celui qui entre aujourd’hui devient pionnier mais pas suiveur. La demande est la, les talents sont là mais les structures manquent. Seulement, il ne faut pas venir les yeux fermés. Il faut s’entourer de professionnels locaux, comprendre les réalités du terrain et viser un modèle progressif.


Deuxièmement, si l’objectif est de récolter sans semer, ce n’est pas encore le bon moment. Mais si l’objectif est de construire, de développer une vision à long terme, de créer un écosystème. Alors oui, c’est le moment de foncer !


Le cinéma congolais n’est pas encore un marché mais une opportunité. Il n’est pas encore une industrie mais une terre fertile.

Ce qu’il faut maintenant, ce ne sont pas seulement des investisseurs, mais des bâtisseurs !



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